Philosophe et laïc chrétien, Mathieu Ntolo Mutatayi, ancien candidat au sacerdoce, signe ici un réquisitoire sans concession contre l’homélie de Mgr Fulgence Muteba prononcée le 23 mars 2026 lors de la session extraordinaire de la CENCO. S’exprimant depuis une posture de ‘’veille laïcale’’, il juge attentatoire la rhétorique de Mgr. Muteba, y voyant une manœuvre de disqualification institutionnelle qui fragilise l’Église en RDC. L’auteur dénonce une « gérontophobie théologique » instrumentalisant la notion de senescence pour régler des comptes au mépris de la fraternité épiscopale. Sa posture volontariste appelle à un sursaut des laïcs face à une dérive qui menace de transformer l’Église en un champ de ruines narcissique.
I. INTRODUCTION : LE CRIME DE LÈSE-PATERNITÉ
Dans son homélie aux accents prophétiques mais à la méthode inquisitoriale prononcée le 23 mars 2026 lors de la première journée de la session extraordinaire de la CENCO, Mgr Fulgence Muteba, archevêque de Lubumbashi, a pris à partie ses frères évêques âgés. En instrumentalisant les textes de Daniel [Daniel 13, 1-9.15-17.19-30.33-62] et de l’Évangile de Jean [Jn 8, 1-11], il a dressé un réquisitoire contre la vieillesse, l’associant à une possible absence de « maturité psychologique » et à une persistance des « vices ». En qualifiant ses pairs de « bons petits vieux » et en les soupçonnant de convoitise et d’orgueil, Mgr Muteba ne fait pas œuvre de prophète ; il se livre à une déconstruction méthodique de la figure du Père. Son adresse, sous couvert de « remise en cause » cathartique, constitue une rupture majeure avec la communion ecclésiale. Je me propose, au nom de la foi et de l’amour pour l’Église, de démontrer que la pointe verbale de l’archevêque ne relève pas de la sagesse pascale, mais d’une pathologie du pouvoir
des mots et d’une violation de la tradition et de l’enseignement de l’Église.À l’approche des solennités pascales, où l’Église confesse que le Christ est le même « hier, aujourd’hui et à jamais », ce procès intergénérationnel interroge le fondement même de notre foi. En érigeant un tribunal de la « maturité » contre ses aînés dans l’épiscopat, l’archevêque de Lubumbashi oublie que l’histoire du Salut est portée par des figures de sagesse dont l’autorité s’est accomplie dans le grand âge. De Noé, patriarche de l’Alliance, à Abraham, notre père dans la foi appelé à 75 ans, de Moïse guidant le peuple au terme d’une vie de labeur aux grands prophètes dont la parole s’est affinée sous le poids des années, Dieu a toujours choisi la maturité de l’âge comme réceptacle de sa Révélation. Il convient de rappeler que même les Apôtres n’étaient pas des Adolescents en quête d’identité, mais des Adultes accomplis, des Hommes d’expérience dont la vie forgée par le réel a servi de socle à l’effusion de la Grâce.La Pâque du Seigneur marque le passage des ténèbres à la Lumière ; elle ne saurait s’accommoder d’une profanation de l’honneur de nos prélats dans la sénescence. En jetant l’opprobre sur ces visages dont les traits sont sculptés par la longue marche des ans, l’archevêque de Lubumbashi méprise la sève de l’expérience qui ne coule que dans les veines de ceux qui ont tout traversé et tout donné. Il oublie que le grand âge, loin d’être un naufrage biologique, est le sommet d’une montagne d’où l’on contemple l’horizon avec une clarté que la fougue de la jeunesse ne peut encore percevoir. Mon propos se veut une douce exhortation chrétienne d’un rejet sans appel de ce qui s’apparente à une dérive technocratique de la charge épiscopale. Il rappelle que l’autorité dans l’Église ne repose pas sur un bilan de santé psychique, mais sur un ministère sacramentel reçu comme un don et exercé dans la fidélité absolue à la lignée apostolique.
II. LE VOYEURISME MORAL : UNE PATHOLOGIE DU REGARD
Mgr Muteba convoque le récit de Suzanne et les vieillards du livre de Daniel pour fustiger la convoitise des anciens, mais la rigueur de l’analyse nous oblige ici à retourner le miroir. En prétendant interroger la « conscience profonde » de ses pairs pour la mettre à l’abri des « vices », l’archevêque exerce ce que Sigmund Freud a théorisé dès 1905 sous le nom de scoptophilie. Loin d’être une simple observation clinique, cette pulsion scopique, du grec skopein, regarder, et philein, aimer, est un plaisir lié au regard qui cherche à s’approprier l’autre comme un objet, à le mettre à nu pour mieux le dominer. Dans cette architecture du désir, le regard n’est plus un vecteur de rencontre, mais ce que Jacques Lacan nomme un « objet petit a » : un instrument utilisé pour combler son propre manque en fixant la défaillance d’autrui.Dans cette optique, Mgr Muteba ne regarde pas le corps de Suzanne ; il convoite la nudité morale de ses frères évêques. Il déploie, dirions-nous, une scoptophilie spirituelle où l’œil ne contemple plus pour sauver, mais dévore pour disqualifier, s’emparant de l’intimité d’autrui pour saturer son propre narcissisme de réformateur pur. Ce voyeurisme moral rejoint la phénoménologie de Jean-Paul Sartre : le regard de l’archevêque est ce regard qui « méduse », qui transforme le sujet libre en un objet inerte et méprisable. En fixant ses pairs dans la catégorie de la sénescence coupable, il tente de les « chosifier » pour s’assurer une souveraineté absolue. Pour Sartre, l’enfer, c’est ce regard d’autrui qui me dérobe mon monde et ma dignité. L’enfer clérical naît de cette volonté d’épingler l’autre comme un insecte sous le microscope d’une psychologie moralisatrice.La clinique nous apprend que l’on expulse par la projection ce que l’on ne peut symboliser en soi-même. Dans une perspective jungienne, l’archevêque de Lubumbashi livre ici un combat acharné contre sa propre Ombre. Comme l’enseigne avec clarté Carl Gustav Jung, ce que nous ne voulons pas voir en nous, nous le projetons sur le monde avec une virulence proportionnelle à notre déni. En traquant la « cupidité » et « l’immoralité » chez ses aînés, Mgr Muteba ne s’adresse pas à des hommes réels, mais à des archétypes de sa propre psyché qu’il tente d’exorciser. Il brise la coupe de la communion car il est incapable d’intégrer sa propre fragilité, préférant la projeter sur ceux qui incarnent, par leur âge, ce qu’il craint de devenir. En infantilisant ses aînés par l’expression méprisante de « bons petits vieux », l’archevêque manifeste son angoisse de la finitude et de la castration symbolique. Il transforme la vieillesse en une catégorie suspecte, oubliant que la maturité psychologique qu’il invoque comme un bouclier n’est souvent que le masque imaginaire d’un moi clérical en quête de toute-puissance.D’où la question fondamentale : qui est le véritable voyeur ? Celui qui convoite la chair, ou celui qui jouit de la chute symbolique de ses pairs pour mieux briller dans le miroir de sa propre « lucidité » ? Cette inquisition psychologique, loin d’être un acte de charité, révèle une pulsion de domination qui cherche à suturer son autorité sur le déchirement de l’image d’autrui. En figeant la faute passée en stigmate, Mgr Muteba ne se comporte pas comme un frère s’adressant à ses semblables (le petit ’’autre’’ – petit a), mais il usurpe la place du Grand Autre (concept lacanien désignant l’instance suprême de la Loi et de la Vérité). Il se prend pour la Loi incarnée, pour le regard absolu qui juge sans être jugé, transformant ainsi le ministère pastoral en une tyrannie du symbole. Il se pose en celui qui « sonde les consciences » et définit la « maturité psychologique ». Cette mise en scène de la clairvoyance n’est en réalité qu’un écran de fumée narcissique destiné à masquer sa propre incapacité à la fraternité. Au fond, celui qui traque ainsi le vice chez ses pères ne fait que trahir la fragilité de sa propre Loi interne, laquelle ne semble s’instituer que par l’humiliation de ceux qui l’ont précédé. C’est ici que la dérive scopique rejoint l’orgueil : on ne contemple la chute de l’autre que pour se rassurer sur la verticalité de sa propre ascension.
III. POUR UNE ECCLÉSIOLOGIE INTERGÉNÉRATIONNELLE En affirmant que « l’âge n’est pas synonyme de sagesse », Mgr Muteba rompt le contrat de confiance intergénérationnelle. Si l’expérience ne garantit rien, si le temps n’est plus un maître, alors l’Église devient une entreprise managériale où seule compte la « capacité d’interroger sa conscience » (critère subjectif et invérifiable). C’est le passage de la Tradition (ce qui est transmis) à l’Opinion (ce qui est ressenti). Si l’expérience et la transmission ne sont plus des gages de vérité, l’Église n’est plus une Tradition (un passage de témoin), mais un perpétuel tribunal d’opinion où le dernier arrivé se croit le plus éclairé. L’Église, qui se veut corps de tous les âges, ne peut sombrer dans un discours qui divise et polarise ses membres selon l’âge. Une pastorale qui stigmatise les personnes âgées risque d’exclure des acteurs indispensables au renouvellement ecclésial : mentors, témoins historiques, artisans de cohérence liturgique. La réforme ecclésiale a besoin d’un dialogue intergénérationnel fructueux, non d’une guerre des âges.En érigeant la jeunesse épiscopale en seul critère de lucidité et d’angélisme, on condamne l’institution à un présentisme stérile, coupé de ses racines et de sa mémoire étendue. Cette rupture du pacte et de la chaine de transmission transforme la figure du pasteur en un simple gestionnaire de l’immédiat, là où l’Église a besoin de la profondeur des siècles pour naviguer dans les tempêtes du monde. En réalité, une Église qui méprise ses anciens se prépare un avenir sans repères ni boussole, car elle détruit le miroir dans lequel elle pourrait contempler sa propre identité à travers le temps. La sagesse n’est pas une compétence individuelle que l’on acquiert contre ses pères, mais un héritage commun que l’on fait fructifier avec eux. En somme, la véritable réforme n’est pas une purge générationnelle, mais une symphonie où la vigueur des nouveaux venus s’accorde avec la résonance profonde de ceux qui ont déjà tout donné.
IV. LE FANTASME DE LA PURETÉ PSYCHOLOGIQU
Face à la tentative de Mgr Muteba de soumettre l’autorité des anciens à un examen clinique de « maturité psychologique », il est impératif de revenir aux fondements de l’anthropologie chrétienne. Saint Jean-Paul II, dans sa Lettre aux Personnes Âgées (1999), ne se contente pas de proposer une vague empathie ; il définit une véritable ontologie de la vieillesse qui contredit point par point le réductionnisme de l’homélie et d’autres discours de Mgr Fulgence Muteba. Pour le Magister ecclésial, l’autorité de l’ancien n’est pas une compétence technique, un diplôme de santé mentale ou une performance psychologique que l’on pourrait révoquer au gré d’une humeur épiscopale, mais une autorité sacramentelle et ontologique. Saint Jean-Paul II le rappelait avec force en soulignant que l’honneur dû aux anciens est un pilier de la civilisation chrétienne : « Les personnes âgées aident à prendre tous les événements d’ici-bas avec plus de sagesse, car les vicissitudes les ont dotées d’expérience et de maturité. Elles sont les gardiennes de la mémoire collective et, pour cette raison, les interprètes privilégiées de l’ensemble de valeurs et d’idéaux communs qui règlent et guident la convivialité sociale. […] Les personnes âgées, par leur expérience et leur maturité, sont en mesure de proposer aux jeunes des conseils et des enseignements précieux. […] De cette maturation, tout le groupe social auquel appartient la personne âgée ne pourra que tirer profit). […] Quant à la communauté chrétienne, elle peut recevoir beaucoup de la présence sereine de ceux qui sont avancés en âge. Je pense surtout à l’évangélisation: son efficacité ne dépend pas principalement des résultats de l’action », (Lettre aux Personnes Âgées, n. 10-13).En invitant avec sarcasme ses pairs à devenir de « bons petits vieux », Mgr Muteba brise cette « généalogie mystique » qui fait de l’ancien le pont indispensable entre le passé de la Révélation et l’avenir de la Mission. Vouloir « mettre à l’abri des vices » les anciens par une mise sous tutelle psychologique est un déni de cette maturité que Saint Jean-Paul II reconnaît comme un don propre à l’âge. Là où Mgr Muteba voit une fragilité suspecte, l’Église voit un patrimoine à vénérer. L’ancienneté n’est pas une statistique, c’est une stature. La Sagesse n’est pas une compétence psychique, elle est un don de l’Esprit Saint. En ramenant la sagesse et en la réduisant à une « compétence fonctionnaliste », Mgr Muteba sécularise la fonction épiscopale. Il parle comme un consultant en ressources humaines et un coach en développement personnel, non comme un successeur des apôtres.
VI. LE MÉPRIS DE L’ÉMÉRITAT : UNE RUPTURE DU MAGISTÈRE
La Gérontophobie théologique de Mgr Fulgence Muteba, cette tentative d’instaurer un « Âgéisme ecclésial », ne heurte pas seulement les droits fondamentaux des aînés ni l’éthique élémentaire de la parole ; elle constitue une insulte directe aux fondements organiques du Saint-Siège. Le Directoire Apostolorum Successores (2004) est d’une clarté de cristal sur la valeur de l’éméritat : « L’Évêque diocésain demandera volontiers l’avis de l’Évêque émérite et […] tirera profit de sa sagesse et de son expérience. L’Évêque émérite doit être traité avec la plus haute vénération » (n. 226). Cette exigence de respect n’est pas une simple courtoisie protocolaire, car le Directoire précise en son article n. 227 : « L’Évêque émérite conserve le droit d’être informé par l’Évêque diocésain sur la vie du diocèse. […] Comme membre du Collège épiscopal, l’Évêque émérite conserve toujours sa sollicitude pour toutes les Églises, à laquelle il peut se donner plus largement par la prière, par l’offrande de ses souffrances, par l’exemple de sa vie et, s’il en est prié, par la collaboration au ministère de la parole et de l’administration des sacrements ».En décrétant que la sénescence épiscopale est une terre aride sans corrélation avec la sagesse, l’archevêque de Lubumbashi pulvérise le fondement même de la confiance des fidèles. S’il n’existe aucun lien entre l’âge d’un évêque et la prudence qu’on attend de lui, pourquoi un chrétien en détresse irait-il encore solliciter les conseils de vie d’un émérite dont on dit qu’il ne possède aucune sagesse intrinsèque liée à son vécu? À quoi bon s’abreuver à la source d’un ancien ayant traversé les crises de la Nation si sa parole est disqualifiée d’avance par une rhétorique de la déchéance ? À quoi bon, par exemple, qu’un fidèle accablé aille chercher la lumière auprès d’un prélat âgé si son archevêque lui signifie publiquement que ce vieillard est potentiellement « immature » ou « cupide » par le simple fait de son âge ? En niant le « magistère de l’exemple » pourtant consacré par Rome, Mgr Muteba prive le Peuple de Dieu d’une mémoire vive. Cette rupture de la vénération transforme l’autorité en un exercice solitaire et narcissique, faisant de l’Église de la RDC un champ de ruines et un sépulcre blanchi.
VII. L’INSULTE À LA TRADITION AFRICAINE ET AUX BIBLIOTHÈQUES VIVANTES Au-delà de la tradition chrétienne, le réquisitoire de l’archevêque de Lubumbashi opère une rupture violente avec l’anthropologie africaine, socle sur lequel l’Évangile s’est inculturé. En disqualifiant ses aînés de la RDC en plein carême, Mgr Muteba ne s’attaque pas seulement à des individus, il profane une structure sacrée de la sagesse bantoue et africaine. Il profane la Bibliothèque vivante. Amadou Hampâté Bâ nous a légué ces paroles immortelles : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». En traitant ses frères aînés de « bons petits vieux » dont la sagesse serait sujette à caution et psychologiquement paralysée, Mgr Muteba met le feu à ces bibliothèques et à ces anthologies. Il réduit les Mzee et les Bakulu (les Anciens) dans la foi, ces figures de stabilité et de médiation, à des simples échantillons historiques et biologiques défaillants. Il opère en même temps une rupture de la lignée spirituelle. Le théologien camerounais Engelbert Mveng soulignait que l’existence en Afrique est une participation à la vie des ancêtres. L’autorité n’y est pas une compétence technique, mais une transmission vitale. L’Ancien est celui qui est le plus proche de la Source de Vie. Établir une corrélation ‘’non anodine’’ comme le fait Mgr Muteba entre les évêques âgés et les ’’deux vieux cupides ’’ du récit de Daniel, c’est tarir la source de sa propre légitimité pastorale. En exigeant une maturité psychologique selon des critères occidentaux et séculiers, l’archevêque de Lubumbashi détruit la portée mystique de l’ancestralité. Il oublie que pour les Africains, la vieillesse est une ascension vers la lumière et non une descente vers l’obscurité. En brisant ce miroir de l’éternité, l’archevêque ne fait pas que rejeter des hommes ; il récuse le sacrement de la présence du passé qui irrigue le présent. Celui qui déshonore le patriarche commet un parricide spirituel qui condamne sa propre lignée à l’errance et au vide.La profanation de l’antériorité rompt le flux de la « force vitale » qui unit les générations dans une même symphonie ecclésiale. En substituant le droit d’aînesse par un droit de performance, Mgr Muteba transforme l’Église-Famille et peuple de Dieu en une arène de compétition narcissique. On ne peut prétendre guider le peuple de Dieu vers l’avenir tout en coupant les racines qui nourrissent la sève de son espérance. Une Église sans ainés et sans ancêtres est vouée à la dictature de l’immédiat, à l’amateurisme et à la fébrilité de l’instant. En brisant ce miroir de puissance que reflète la sénescence, l’archevêque condamne l’Église à un présentisme amnésique, incapable de puiser dans le trésor des expériences passées pour discerner les signes des temps. On ne bâtit pas une cathédrale spirituelle sur les décombres de la figure paternelle, car l’autorité qui s’affranchit du respect des anciens finit par s’effondrer sous le poids de sa propre arrogance. C’est l’acte de naissance d’une Église-orpheline, qui, ayant répudié ses pères, s’égare dans le désert d’une modernité sans boussole et sans radars.
VIII. CONCLUSION : POUR UNE PÂQUE DE LA RÉCONCILIATION
Mathieu NTOLO MUTATAYI









