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Médias : Radios communautaires de Kenge, sources de déclin du Kikongo et des langues locales ( Tribune du Journaliste Esdras Kongo)

À Kenge, la disparition progressive du kikongo et de langues locales ne relève ni du hasard ni d’un simple glissement générationnel. Elle s’inscrit dans une dynamique sociolinguistique structurée, où les médias communautaires jouent un rôle central, quoique rarement interrogés.

Le cas de Kenge illustre avec acuité ce que la sociolinguistique critique décrit comme un processus de minorisation symbolique d’une langue majoritaire localement.

Selon Joshua Fishman (1991), une langue ne meurt pas seulement par absence de locuteurs, mais par rupture de sa transmission fonctionnelle dans les domaines clés de la vie sociale, notamment l’éducation, l’administration et les médias. Or, à Kenge, la radio demeure le média le plus accessible, le plus écouté et le plus structurant de l’espace public local. Elle constitue donc un lieu stratégique de légitimation linguistique.

L’observation des programmes des radios communautaires de Kenge révèle une répartition linguistique profondément déséquilibrée, environ 50 % d’émissions en lingala, 30 % en français, contre seulement 20 % pour le kikongo et les autres langues locales. Cette hiérarchie linguistique n’est pas neutre. Elle participe à ce que Pierre Bourdieu (1982) appelle le marché linguistique, où certaines langues acquièrent une valeur symbolique supérieure, tandis que d’autres sont reléguées à des usages privés ou informels.

Le paradoxe est ici frappant. Le kikongo, langue véhiculaire de la ville de Kenge et de l’ensemble de la province du Kwango, se trouve marginalisé dans son propre espace socioculturel. Le lingala, langue nationale mais historiquement exogène à cette région, s’impose comme langue de prestige médiatique. Ce phénomène relève d’une diglossie inversée, où la langue locale est perçue comme socialement moins rentable, moins moderne, moins radiophonique.

Pourtant, comme le rappelle Louis-Jean Calvet (1999), les médias ne se contentent pas de refléter les pratiques linguistiques. Ils les produisent, les orientent et les hiérarchisent. La radio, en particulier dans les contextes africains, est un agent de socialisation linguistique, un espace où se fabrique la norme orale publique. En marginalisant le kikongo, les radios communautaires de Kenge contribuent à sa désaffection, notamment auprès des jeunes générations.

Cette responsabilité est d’autant plus lourde que la radio communautaire, selon la définition classique de Servaes (2008), repose sur trois piliers: participation, ancrage culturel et empowerment local.

Une radio communautaire qui diffuse majoritairement dans des langues dominantes au détriment des langues locales rompt avec sa mission fondatrice. Elle cesse d’être un outil d’émancipation pour devenir un simple relais de modèles linguistiques dominants.

L’expérience empirique vécue à Kenge confirme cette analyse théorique. Arriver dans une ville historiquement kikongophone et ne pas pouvoir apprendre le kikongo par immersion sociale est un symptôme fort. La rue parle désormais la langue que la radio rend légitime.

Comme le souligne Habermas (1997), l’espace public est structuré par les médiations communicationnelles. À Kenge, l’espace public radiophonique reconfigure l’espace linguistique urbain.
La situation est aggravée par des faiblesses structurelles de gouvernance médiatique locale.

Bien que la ville de Kenge compte près de dix radios communautaires, plusieurs fonctionnent sans grille de programme formalisée, sans émissions dédiées à la culture, à l’environnement ou à la mémoire collective. Cette absence de politique éditoriale traduit ce que Dominique Wolton (2000) qualifie de communication sans projet, où l’émission remplace la mission.

Or, promouvoir le kikongo et les langues locales (kiyaka, kipelende, kilonzo, kitshoko, kilunda…) ne relève pas du folklore. Il s’agit d’un enjeu de développement culturel durable, tel que défendu par l’UNESCO, pour lui, la diversité linguistique constitue un levier de cohésion sociale et de participation citoyenne.

La disparition d’une langue commence rarement par une interdiction. Elle commence par un désintérêt médiatiquement organisé. À Kenge, le danger est déjà perceptible. Et il est amplifié par ceux-là mêmes qui auraient dû en être les remparts.

Il est donc urgent que les radios communautaires de Kenge se réapproprient leur rôle de vecteurs de la culture locale, en intégrant le kikongo comme langue centrale de programmation, en créant des émissions culturelles structurées, et en formant les journalistes à une éthique linguistique de proximité. Faute de quoi, elles continueront à parler au nom de la communauté tout en accélérant l’effacement de sa voix.

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