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Évêques de la CENCO : sortez de la politique, revenez à l’évangile ( Tribune de Mathieu Ntolo Mutatayi)


Passé par les bancs du séminaire avant de s’engager comme laïc et analyste politique, Mathieu Ntolo Mutatayi se dit choqué par la dernière déclaration des évêques de la CENCO et refuse de voir sa foi instrumentalisée. Pour lui, le respect dû à l’Église n’exclut pas la vérité : aimer son pays et sa foi exige de dénoncer avec force les dérives d’un clergé qui délaisse l’Évangile pour la sédition.

1. INTRODUCTION


Je suis catholique. Je le suis par baptême, par conviction et par fidélité à une Église qui
m’a appris à aimer mon pays autant que ma foi. C’est précisément à ce titre, et non en
dépit de lui, que je prends mon clavier aujourd’hui pour dire mon désaccord, mon choc profond et ma colère, face au message rendu public le 19 juin 2026 par l’Assemblée plénière extraordinaire des évêques de la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO).
Sous un titre dramatisé — « La Nation est en péril ! Dressons nos fronts, prenons le plus bel élan » — ce texte signé par trente-sept prélats ne se contente pas d’exhorter à la prière, à la paix ou à la charité. Il prend position, point par point, dans un débat constitutionnel qui appartient au peuple souverain et à ses représentants légitimes. Il instruit le procès d’une réforme avant même qu’elle ne soit soumise au peuple. Il convoque les « ecclésiastiques et agents pastoraux » à « résister aux manipulations » et leur annonce, en réserve, de « futures actions concrètes » dont la nature n’est, pour l’heure, pas précisée, mais qu’une analyse prospective n’aurait pas du mal à décrypter.
C’est cette zone d’ombre, plus que toute autre phrase du texte, qui mérite d’être interrogée frontalement.
Une précision s’impose d’emblée : l’Église catholique en RDC compte six archidiocèses
et quarante-deux diocèses, soit quarante-huit sièges épiscopaux, auxquels s’ajoutent
plusieurs évêques auxiliaires et administrateurs apostoliques. Or ce message ne porte que trente-sept signatures. Je me garde de toute affirmation hâtive sur les raisons de cet écart — absence justifiée, vacance de siège, empêchement matériel, ou peut-être réserve de fond : je n’en sais rien, et la prudence interdit de transformer une absence en
dissidence supposée. Mais cet écart mérite d’être documenté et expliqué publiquement par la CENCO elle-même. Un texte qui s’autorise à parler « au nom » de l’épiscopat congolais tout entier, et qui convoque l’ensemble du clergé national à la « résistance », devrait à tout le moins clarifier si cette parole engage la pleine communion épiscopale
qu’elle invoque, ou si elle reflète la position d’une portion dominante à côté de laquelle certains pasteurs n’ont, pour des raisons qui restent à préciser, pas apposé leur signature.

UN PASTEUR N’EST PAS UN ARBITRE CONSTITUTIONNEL


La mission des évêques, telle que l’Église elle-même la définit, est d’annoncer l’Évangile,
de sanctifier les fidèles et de les guider dans leur vie morale et spirituelle. Elle n’est pas de trancher si « la nécessité, l’urgence ou l’opportunité » d’une révision constitutionnelle existe ou non — c’est pourtant exactement ce que fait le point 8 du message, qui affirme : « nous ne voyons ni la nécessité, ni l’urgence, ni l’opportunité du changement de la constitution ». Cette phrase n’est pas un appel moral. C’est un jugement politique, rendu par une instance religieuse, sur une question qui relève du débat démocratique et, le cas
échéant, du référendum populaire.


Quand la CENCO écrit, au point 12, que le Président de la République doit « honorer le
serment qu’il a prêté » sous peine d’engager « sa responsabilité personnelle et historique
», elle ne s’adresse plus à un fidèle qu’elle accompagne spirituellement : elle interpelle
un chef d’État dans l’exercice de ses prérogatives constitutionnelles, avec un ton comminatoire qui n’a rien de pastoral. On chercherait en vain, dans ce document de cinq pages, un mot de compassion équivalent adressé au gouvernement pour les efforts qu’il consent — pourtant reconnus au point 3 du texte lui-même —, alors que les mises en
garde, elles, s’accumulent contre un seul camp politique.

3. LES ’’ÉVÊQUES-JUGES’’ ET PARTIE EN MÊME TEMPS


Le message dénonce un « climat de terreur », des manifestations de l’opposition «violemment réprimées », une milice partisane agissant en collaboration avec la police.
Ce sont des accusations graves. Si elles sont fondées, elles relèvent de la justice et du
contrôle démocratique, pas d’un communiqué épiscopal qui les énonce comme des faits
établis, sans enquête citée, sans nuance. Une Conférence Épiscopale qui s’autorise à
instruire ainsi, à charge, un camp politique précis, cesse d’être l’arbitre moral impartial
qu’elle prétend incarner. Elle devient elle-même un acteur du rapport de force qu’elle dit
déplorer. C’est là que le bât blesse le plus gravement. Car un texte qui se positionne aussi
nettement contre un projet politique précis, qui désigne nommément un parti et ce qu’elle
appelle « une milice », qui convoque son clergé à la « résistance » et qui réserve pour plus tard l’annonce d’« actions concrètes » à mener par les agents pastoraux sur l’ensemble du territoire national, ne peut pas s’étonner ensuite d’être lu, par une partie de l’opinion, comme le prélude à une mobilisation insurrectionnelle populaire organisée
depuis les paroisses. Quand une structure de l’envergure de la CENCO — présente dans
chaque diocèse, chaque paroisse, chaque structure catholique du pays — se réserve le droit d’annoncer « le moment venu » des consignes d’action à tous les diocèses et à des piliers d’agents pastoraux, elle sait pertinemment le poids et le risque d’un tel mot d’ordre dans un pays déjà fracturé par la guerre à l’Est. Elle ne peut pas plaider l’innocence du
simple constat pastoral.

4. LES ARTISANS DU TABLEAU APOCALYPTIQUE QU’ILS ANNONCENT
Le point 7 du message agite le spectre de la « balkanisation du pays » et du «déclenchement d’une autre guerre civile » si la révision constitutionnelle se poursuit. Le point 9 évoque des « affrontements interurbains ou inter-ethniques que personne ne saura maîtriser ». Ce sont des mots d’une gravité extrême, à la limite de la prophétie
auto-réalisatrice : en les prononçant avec l’autorité morale qui est la leur, en les associant explicitement à un appel à la « vigilance » et à la « résistance » populaires contre « toute tentative » de réforme, les évêques ne préviennent pas seulement un risque — ils légitiment par avance, dans l’esprit de millions de fidèles, l’idée que la confrontation de
rue serait une réponse acceptable, voire attendue. Annoncer le pire tout en armant moralement la mobilisation qui pourrait le précipiter, c’est jouer un jeu dangereux dont les évêques porteront, le cas échéant, une part de la responsabilité historique qu’ils invoquent eux-mêmes au point 12 à l’encontre du seul chef de l’État.
Un pasteur soucieux d’éviter la guerre civile choisit ses mots avec une prudence évangélique absolue. Il ne mobilise pas son clergé pour le pire, contre une seule partie au débat ; il ouvre un espace de neutralité morale avec toutes les parties. Le contraste entre cette prudence attendue et la fermeté unilatérale du message du 19 juin est, à lui
seul, un sujet d’inquiétude légitime pour tout fidèle qui aime son Église autant que son pays.

5. UNE INGÉRENCE QUI INTERROGE JUSQUE DANS SES SOUTIENS EXTÉRIEURS


Le message s’adresse explicitement, en son point 15, à la « Communauté Internationale
», l’appelant à « faire respecter la Constitution congolaise ». Une Conférence Épiscopale
nationale qui en appelle à des puissances extérieures pour arbitrer un débat de souveraineté interne pose, en soi, une question de principe : est-il du ressort de l’épiscopat congolais de solliciter une forme de pression internationale sur les institutions
de son propre pays ? Le contexte régional — un pays « toujours en guerre » selon les termes mêmes du message, avec des « armées étrangères » installées sur le sol national et un groupe armé qui « consolide son administration des territoires occupés » — rend cette interpellation aux puissances extérieures d’autant plus délicate à formuler sans risquer de la voir instrumentalisée par des acteurs qui n’ont pas les intérêts du Congo à cœur.

6. NOTE PROSPECTIVE SUR CE QUE L’ANNONCE DE FUTURES ACTIONS CONCRÈTES LAISSE CRAINDRE


Le point 13 du message est, à mes yeux, le plus lourd de conséquences. Les évêques y
écrivent : « Nous nous réservons le droit de revenir à vous pour vous annoncer, le moment venu, quelques actions concrètes à mener. » Cette phrase est sciemment ouverte. Elle ne dit rien de précis — et c’est précisément ce flou stratégique, adressé à
un réseau pastoral présent dans chaque diocèse du pays, qui doit retenir l’attention de
tout observateur, national ou international, soucieux de la stabilité du pays. Ici, plusieurs
scénarios doivent être envisagés et anticipés par les autorités, la société civile et les
fidèles eux-mêmes : scénario 1. Mobilisation pastorale relayée en chaire. Diffusion du message dans les homélies dominicales et les catéchèses, avec un risque de transformation de l’espace
liturgique en tribune politique, ce qui diviserait les communautés paroissiales elles- mêmes entre fidèles acquis à la lecture politique de leurs évêques et fidèles qui s’y opposent.
Ce premier scénario mérite qu’on s’y arrête à la lumière d’un outil d’analyse précis. Le
philosophe du langage John L. Austin distingue, dans tout énoncé, trois actes de parole
simultanés : l’acte locutoire (ce qui est dit), l’acte illocutoire (ce que l’énonciateur entend
faire en le disant — ici, avertir, exhorter, mettre en garde) et l’acte perlocutoire (l’effet que
l’énoncé produit réellement chez celui qui le reçoit, indépendamment de l’intention de son
auteur). Cette distinction est précieuse ici parce qu’elle permet de saisir l’effet perlocutoire
inévitable que produirait la parole épiscopale une fois diffusée, dimanche après dimanche, dans les paroisses de tous les diocèses de la RDC, par la voix de milliers de célébrants relayant ce message à une assemblée rassemblée dans une disposition de recueillement et de confiance — l’exact inverse de la distance critique avec laquelle on
reçoit un éditorial ou un discours politique. La répétition dans la livraison de ce message,
leur amplification, pourrait s’assimiler à une guerre cognitive larvée.
Un appel à la « résistance » formulé depuis la chaire, par une figure parlant au nom du
successeur des apôtres, dans un lieu où la contradiction n’a, par construction, ni le temps
ni l’espace de s’exprimer, ne produit pas le même effet perlocutoire qu’un communiqué
de presse lu dans le confort critique d’un salon. Il risque de produire, qu’on le veuille ou
non, une adhésion qui se passe de délibération — ce que serait, en somme, le contraire
de la liberté de conscience que l’Église elle-même proclame comme un droit fondamental
de la personne. Le danger n’est donc pas que les évêques aient voulu manipuler qui que
ce soit : c’est que la force perlocutoire propre à l’espace liturgique, par sa seule structure,
transforme un message pastoral en une force de mobilisation politique que ses auteurs
eux-mêmes ne maîtriseront plus une fois relâchée dans les diocèses — et qui risque de
faire de l’espace le plus protégé de notre vie commune un nouveau front de la polarisation
qui déchire déjà le pays.
Scénario 2. Appel à la mobilisation de rue « légale et pacifique ». Le point 14 invite
déjà la population à « s’opposer par tous les moyens légaux et pacifiques » à la révision.
Une déclinaison ultérieure plus directive pourrait se traduire par des appels à manifester,
des journées villes mortes ou des veillées de prière publiques à connotation contestataire,
avec un risque réel de débordement dans un contexte déjà décrit par les évêques euxmêmes comme marqué par une « désacralisation sans précédent de la vie humaine » et
des milices urbaines actives.
Scénario 3. Structuration d’un front œcuménique et politique. La référence, au point 16, à un « Pacte social pour la paix » porté conjointement avec l’Église du Christ au Congo (ECC) laisse entrevoir la polarisation théologico-politique de la plateforme
CENCO-ECC qui dépasserait le strict registre confessionnel pour devenir un acteur de
négociation politique partisane de fait, en position de rivaliser avec les institutions élues
sur la question électorale et constitutionnelle.
Scénario 4. Escalade rhétorique en cas de poursuite du processus référendaire. Si
le processus de révision se poursuit malgré l’opposition affichée de la CENCO, le
précédent de ses messages de 2014, 2016, 2017 et 2018 — cités en référence dans le
document lui-même — suggère une probable intensification du ton, avec un risque de délégitimation systématique des institutions issues d’un éventuel référendum, ce qui
nourrirait durablement la défiance plutôt que de l’apaiser.
Dans les quatre cas, le risque commun est le même : une institution religieuse, en dm’avançant aussi loin sur le terrain politique tout en gardant la porte ouverte à des «
actions » non spécifiées, s’expose à perdre la maîtrise de ses propres mots d’ordre une
fois relayés par des milliers d’acteurs locaux aux degrés de discernement et de
modération inégaux.

7. UN ÉCLAIRAGE THÉOLOGIQUE : CE QUE DIT LA DOCTRINE DE L’ÉGLISE ELLEMÊME


Je ne fonde pas ma critique sur une opinion profane étrangère à ma foi. Je la fonde sur
la doctrine même de l’Église catholique, telle qu’elle a été précisée par le Concile Vatican
II. La Constitution pastorale Gaudium et Spes y est sans ambiguïté : « la communauté
politique et l’Église sont indépendantes l’une de l’autre et autonomes » sur le terrain qui
leur est propre (n. 76, § 3). Le même texte précise que l’Église, « en raison de sa charge
et de sa compétence, ne se confond d’aucune manière avec la communauté politique et
n’est liée à aucun système politique » (n. 76, § 2). Ce principe d’autonomie n’est pas un
détail disciplinaire : c’est le fondement même de la crédibilité prophétique de l’Église. Une
Église qui se confond avec un camp politique, fût-ce au nom des meilleures intentions,
perd la légitimité morale qui lui permettrait précisément d’interpeller tous les camps avec
autorité.
Le Concile reconnaît certes à l’Église le droit de « porter un jugement moral, même en
des matières qui touchent le domaine politique, quand les droits fondamentaux de la
personne ou le salut des âmes l’exigent » (Gaudium et Spes, n. 76, § 5). C’est un droit
réel, que je ne conteste pas dans son principe : la CENCO peut et doit s’exprimer sur la
guerre à l’Est, sur les massacres en Ituri, sur la misère du peuple. Mais ce même
paragraphe encadre strictement ce droit : il s’exerce « en utilisant tous les moyens, et
ceux-là seulement, qui sont conformes à l’Évangile », et il porte sur la défense des droits
fondamentaux de la personne — non sur l’appréciation de l’opportunité politique d’une
réforme constitutionnelle, qui est un jugement de prudence civile et non un jugement
moral au sens où l’entend le Concile.
L’Écriture elle-même invite à cette retenue. Lorsque ses adversaires tentent de piéger
Jésus sur la question, déjà politique, de l’impôt dû à l’occupant romain, sa réponse ne
consacre ni la soumission aveugle ni la subversion : « Rendez donc à César ce qui est à
César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 21). Ce verset, trop souvent réduit à un simple
partage des compétences, dit en réalité quelque chose de plus exigeant pour les pasteurs
: il y a un ordre temporel qui a sa légitimité propre, et la mission de l’Église n’est pas de
s’y substituer mais d’y faire resplendir, par sa prière et son témoignage, ce qui appartient
à Dieu. Saint Paul va plus loin encore lorsqu’il écrit aux Romains que « toute autorité
vient de Dieu » et que celui qui s’oppose frontalement à l’autorité civile établie « résiste
à l’ordre que Dieu a établi » (Rm 13, 1-2). Je ne tire pas de ce verset, difficile et débattu
par les théologiens depuis vingt siècles, un blanc-seing pour tout pouvoir : mais il devrait au minimum inviter nos prélats à une prudence extrême avant d’ériger leur désaccord
politique en mot d’ordre de « résistance » adressé aux catholiques de la RDC.
Il y a, à cet égard, un usage du texte pontifical par la CENCO qui appelle une mise au
point critique. Le message des évêques invoque, en sa conclusion, la lettre encyclique
Magnifica Humanitas du pape Léon XIV, signée le 15 mai 2026, pour appuyer son appel
au dialogue. Or cette encyclique n’est en rien un texte sur la politique congolaise, ni même
sur la politique en général : elle est explicitement consacrée, comme son sous-titre
l’indique, à « la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle ».
C’est un texte doctrinal majeur qui interroge la place de l’homme face aux technologies
émergentes, dans la continuité de Rerum Novarum dont il célèbre le cent trentecinquième anniversaire — pas une grille de lecture pour un débat constitutionnel.
Extraire de ce texte une phrase sur la « culture de la négociation » — elle-même formulée
par le Pape dans un développement sur le risque de la guerre à l’ère numérique et sur le
dépassement de la théorie de la « guerre juste » — pour l’appliquer telle quelle à la
controverse sur la révision constitutionnelle en RDC, c’est faire dire à un document
pontifical de plus de deux cents paragraphes, consacré à un tout autre objet, ce qu’il ne
dit pas et ne pouvait pas vouloir dire pour notre contexte particulier. C’est, en un mot, une
lecture sélective : on retient la phrase qui sert la démonstration et l’on tait tout le reste —
l’anthropologie numérique, la dignité du travail à l’ère de l’automatisation, la destination
universelle des biens technologiques — qui n’a, lui, rien à voir avec le calendrier électoral
congolais.
Je demande donc à mes évêques de ne pas politiser un texte du Magistère universel qui
ne leur appartient pas en propre et dont l’autorité doctrinale dépasse, de loin, notre débat
national. Que la « culture de la négociation » dont parle le Saint-Père inspire, si elle le
doit, un esprit général de dialogue est une chose ; instrumentaliser sa première
encyclique, consacrée à l’intelligence artificielle, comme caution morale d’une prise de
position partisane sur la Constitution congolaise en est une autre. Le Successeur de
Pierre mérite que sa parole soit citée dans son objet propre, non recyclée comme
habillage théologique d’un combat politique local qu’il n’a, à aucun moment, eu en vue
en écrivant ce texte.
Le prophète biblique, enfin, n’est pas celui qui se range dans un camp : il est celui qui
dérange tous les camps au nom de la justice de Dieu, sans jamais se laisser absorber
par aucun d’eux. C’est cette figure-là, exigeante et désencombrée de toute habileté
politique, que j’espère voir mes pasteurs incarner à nouveau — plutôt que celle, plus
confortable mais théologiquement fragile, du chef de file d’une des parties au conflit
constitutionnel congolais.

8. CE QUE J’ATTENDS DE MES ÉVÊQUES


Je n’attends pas de mes évêques qu’ils se taisent sur le sort de mon pays : leur sollicitude
pastorale pour les déplacés de l’Est, pour les victimes d’Ebola, pour les jeunes manipulés
par les milices urbaines, m’honore et je la partage. Mais entre la compassion pastorale
et l’arbitrage constitutionnel, il y a une frontière que la CENCO a, cette fois, franchie sans
retenue suffisante. J’attends de mes pasteurs qu’ils prient pour toutes les parties, qu’ils ouvrent leurs portes à tous les camps pour le dialogue qu’ils invoquent eux-mêmes au
point 16, et qu’ils renoncent à toute annonce future d’« actions concrètes » dont la nature,
par sa seule ambiguïté, fait déjà courir un risque à la paix sociale qu’ils disent vouloir
préserver.
Le Congo n’a pas besoin d’une Église qui choisit son camp : il a besoin d’une Église qui
reste, pour tous les Congolais, la maison commune où l’on peut encore se parler. Mes
évêques ont le droit de craindre pour la paix ; ils n’ont pas le droit de la mettre en jeu en
s’érigeant en arbitres d’un débat qui appartient au peuple souverain. L’histoire jugera
sévèrement les pasteurs qui, voulant éviter une guerre, en auront semé les germes par
leurs propres mots. Qu’ils redeviennent ce qu’ils ont juré d’être : des bergers de tous, et
non les généraux d’un seul camp. Le Congo a déjà payé trop cher le prix de ses divisions
pour que l’Église y ajoute la sienne.
Que Dieu bénisse la République Démocratique du Congo, et qu’Il rende à nos
pasteurs la sagesse de leur sainte vocation !

Mathieu NTOLO MUTATAYI

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